Message Isabelle Perrin, Mouvement International ATD Quart Monde, Campidoglio, Rome, 17 mai 2018
Refuser la misère

Message d’Isabelle Pypaert Perrin, Déléguée générale, Mouvement international ATD Quart Monde lors de la session spéciale de la septième réunion biennale du Comité international 17 octobre

Campidoglio, Rome, Italie, le 17 mai 2018

« S’unir avec les plus exclus pour construire un monde où les droits de l’homme et la dignité seront universellement respectés. »

Le 10 décembre 2018 les nations commémoreront les 70 ans de la signature de la déclaration universelle des droits de l’Homme. Celle-ci proclame comme la plus haute aspiration de l‘homme « l’avènement d’un monde où les êtres humains seront (...) libérés de la terreur et de la misère. »

Le Père Joseph Wresinski, fondateur d’ATD Quart Monde adhéra profondément à cet idéal. Lorsqu’il arrive dans le bidonville de Noisy-le-Grand, aux portes de Paris, en 1957, il découvre et rejoint des familles qui subissent le même sort que celui de sa propre famille lorsqu’il était enfant. Des familles privées du nécessaire, enfermées dans le mépris, exclues de tous droits.

Dans les derniers mois de sa vie, il dira : « D’avoir découvert que la grande pauvreté nie tous les droits, parce qu’elle nie l’homme lui-même ; ne serait-ce pas une chance offerte de reprendre l’idéal des droits inaliénables à la source, ensemble », personnes et nations de toutes cultures confondues ? »

C’est ce qu’il propose en faisant graver ces mots dans le marbre le 17 octobre 1987, sur le parvis des droits de l’homme, au-dessus du palais de Chaillot, là où a été signée la déclaration des droits de l’homme, : « Là où les hommes sont condamnés à vivre dans la misère, les droits de l’Homme sont violés, s’unir pour les faire respecter est un devoir sacré. »

Jose Bengoa, ancien expert indépendant des Nations Unies, a dit en 2009 que la contribution majeure au combat pour les droits de l’homme à la fin du XXème siècle avait été celle de Joseph Wresinski lorsqu’il a lié extrême pauvreté et violation des droits de l’homme.

Cette reconnaissance de la misère comme violation des droits de l’homme est un moment clé dans l’histoire de l’humanité. Elle rappelle aux hommes leur égale dignité quelles que soient leurs conditions. Elle nous oblige à cesser de considérer les plus pauvres comme dépendants des autres, au mieux dépendants de leur charité, de leur solidarité mais le plus souvent de leur jugement moral, de leur mépris, de leur indifférence ou de leur ignorance.

Joseph Wresinski n’a pas fait un simple constat. En appelant les hommes à « s’unir », il initie une dynamique qui repose sur l’exigence de fraternité que rappelle l’article 1 de la déclaration universelle :

« Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité. »

L’esprit de fraternité, c’est de rappeler aux hommes qu’aucun d’entre eux ne doit être laissé en dehors de leur communauté humaine. C’est bien là l’ambition des chefs d’états du monde entier qui ont adopté 17 nouveaux Objectifs de Développement Durable (ODD) en septembre 2015. Après un long processus de consultation et de négociation, ils se sont donné comme priorité de « mettre fin à la pauvreté, partout et sous toutes ses formes », en ne laissant personne de côté. C’est un nouveau pas formidable dans la lutte contre la misère. Un espoir incommensurable pour tous ceux qui se sentaient oubliés. Mais le défi est grand de trouver la manière d’atteindre les personnes les plus éloignées, car qui sait ce que cela veut dire de ne laisser personne de côté dans la misère, sinon ceux qui s’y essaient chaque jour dans les lieux les plus abandonnés de la planète.

Écoutons Madame Germaine de Madagascar qui nous disait le 17 octobre dernier : « Nous vivons toujours dans la peur car la semaine dernière un enfant de 13 ans est mort, à la décharge aux bords de laquelle nous vivons, écrasé par un camion qui repoussait les ordures pour avoir plus de place.

L’enfant était là en train de chercher des morceaux de fer, des os… Mais personne n’en parle, personne ne se pose des questions, à part nous dans le quartier. Cet enfant est mort à cause de la misère, cet enfant ne devait pas être à la décharge, il devait être à l’école en train de préparer son avenir et de profiter d’avoir la joie d’apprendre avec ses camarades. Qui va nous protéger, qui protégera nos enfants ? »

Qui se sent responsable de cet enfant ? Qui va protéger les autres enfants de ce quartier ? Mme Germaine nous dit : personne, si ce n’est nous, dans le quartier, qui nous en préoccupons, qui nous questionnons, qui essayons d’agir.

Avons-nous aiguisé suffisamment notre regard, avons-nous ouvert suffisamment nos consciences pour voir dans les personnes très pauvres des personnes qui au travers de leur quotidien, portent dans leur cœur et dans leur gestes les soucis, les peines, les humiliations et aussi les joies, de ceux de leur quartier ? Les voyons-nous comme des personnes dont le quotidien est fait de courage, de résistance, de patience pour trouver les chemins qui libéreront et amèneront la paix ? Les voyons-nous comme des personnes engagées, des acteurs des droits de l’homme ?

Je me souviens d’Yvanite de Haïti. Au moment où la paix revenait dans son quartier après un moment d’une grande violence, l’aînée de ses filles est morte, tuée par une balle perdue. Elle n’a pas voulu la vengeance, ni la réparation, ni même d’une certaine façon la justice. Elle ne voulait pas que ce drame en entraîne d’autres. Elle voulait que ces jeunes puissent sortir de la spirale de la violence, mais elle ne voulait pas que ce drame entraîne des jeunes en prison, que d’autres jeunes perdent la vie, que d’autres familles connaissent une même souffrance.

Yvanite nous a fait comprendre alors le sens du silence. Le silence qui n’est pas la peur de ne pas oser dire, mais qui est l’outil qu’on choisit pour faire reculer la haine et pour faire de la place à la paix.

Les femmes, les hommes, les enfants des lieux de misère font face à des conditions matérielles intolérables, ils les assument, mais surtout, malgré elles, ils continuent de cultiver l’espoir, l’attention à l’autre et la solidarité, ils continuent de développer une intelligence de ce que cela veut dire être humain ensemble. Ils continuent de penser le monde qui les entoure et de le porter dans leur cœur.

Et de ce savoir-là, le monde a un besoin urgent et crucial pour apprendre à ne laisser personne derrière comme nous y invite l’agenda des Nations Unies, et pour relever ensemble les défis qui se posent à nous.

Aujourd’hui, dans de plus en plus de lieux, mais pas encore assez nombreux, la contribution des plus pauvres, aux projets, aux décisions, aux recherches est demandée. En effet, comment connaître la grande pauvreté si ceux qui la vivent ne peuvent la dire ? Et comment chercher les chemins pour y faire face sans appuyer avant tout leurs efforts et leurs combats ?

A cette fin, dans le cadre de la mise en œuvre des ODD, le Mouvement ATD Quart Monde et l’université d’Oxford, se sont engagés dans une recherche participative autour des dimensions et des mesures de la pauvreté afin de contribuer à la création de nouveaux indicateurs de pauvreté. On ne peut lutter contre la pauvreté avec de pauvres indicateurs, comme celui du seuil de pauvreté en dessous d’1,90 USD encore bien trop souvent utilisé. De la même façon, les principes directeurs sur l’extrême pauvreté et les droits de l’Homme adoptés par les Nations Unies en 2012 ont été co-écrits avec l’apport de personnes vivant dans la grande pauvreté.

Chaque fois que de telles contributions voient le jour, les résultats nous étonnent par l’innovation qu’ils apportent, mais surtout par la vérité, la justesse dont ils sont porteurs. Lorsqu’on permet à chaque personne de révéler son expérience et son savoir, de les partager, de les croiser avec les autres, alors l’humanité progresse véritablement.

Depuis 1987, l’appel gravé dans le marbre de la Dalle nous rappelle qu’il est urgent et indispensable de nous unir, de nous rassembler durablement autour et avec ceux dont les droits sont niés à cause de la misère, dont le savoir est ignoré, dont les gestes et les efforts demeurent méconnus, alors qu’ils n’en finissent pourtant pas de lutter, d’espérer, de chercher la paix.

Il est urgent et indispensable de créer des espaces où des personnes en situation de grande pauvreté et d’autres, des citoyens comme des personnes travaillant dans les institutions, se rencontrent pour se connaître, pour se reconnaître d’une même humanité, d’une égale dignité, pour refuser la misère ensemble et penser le monde de demain.

Ces rencontres produisent des changements insoupçonnés :

Au Guatemala, des parents très pauvres ont trouvé la force de parler avec des enseignants, de s’associer avec des partenaires, et de dialoguer avec le Ministère, jusqu’à obtenir la gratuité de l’école publique.

En Suisse, des adultes en situation de grande pauvreté enlevés à leurs familles dans l’enfance à cause de la misère et des historiens travaillent ensemble et dialoguent avec les autorités du pays pour que la misère ne sépare plus enfants et parents dans leur pays.

En Haïti, des personnes ayant l’expérience de la pauvreté, des partenaires, des membres d’ATD Quart monde ont développé ensemble depuis vingt ans une protection maladie pour des centaines de familles extrêmement démunies, s’inscrivant dans la recherche de mise en place de socles de protection pour tous.

Le 17 octobre, journée mondiale du refus de la misère, soutient et révèle toutes ces rencontres inédites, transformatrices et réputées impossibles qui se créent partout dans le monde entre des personnes très différentes.

C’est pourquoi nous agissons pour que cette journée soit davantage reconnue, et que d’année en année elle contribue à faire grandir à travers le monde le courant du refus de la misère.

-fin-

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